Pensées sur la fête de Noël
Il y a quelques années, j’avais réalisé une série d’illustrations pour dénoncer avec humour les dérives de Noël. On nous rabâche que “Noël est une fête commerciale” depuis des années, et on fini par le croire en oubliant le sens premier de cette fête (et encore, je parle pas de la fête de Yule et du solstice d’hiver….).
J’avais donc mis Jésus en scène dans plusieurs illustrations, comme pour imaginer la réaction qu’il aurait face aux dérives du monde moderne, sur une fête célébrée initialement pour commémorer sa naissance (encore une fois, je ne parle pas de Yule et du solstice d’hiver…).
Car n’oublions pas que pour beaucoup, Noël est bien littéralement “la fête de la nativité”. C’est d’ailleurs pour cela qu’en Espagnol, Noël se dit “Navidad” (du latin “Nativitas”).
J’avais donc réalisé 3 planches de dessin, afin de représenter les 3 aspects de cette célébration qui avaient suscité mon intérêt à l’époque, à savoir : Noël comme fête des cadeaux; Noël comme célébration de la naissance de Jésus; et enfin, la figure de Jésus lui-même.
1.Joyeuse fête du consumérisme
Je souhaitais mettre l’accent sur ce qui, de par mes observations, semblait être unanimement la “tradition'“ qui s’appliquait au plus d’individus, dans la mesure où beaucoup reconnaissent au moins faire un repas, ou s’offrir des cadeaux en cette occasion, bien qu’ils ne soient pas chrétiens et / ou ne célèbrent pas Noël en tant que fête de la nativité.
Par ailleurs, dès lors qu’on sort de l’espace privé du foyer familial, et qu’on s’intéresse à l’espace public, on remarque que l’accent est mis sur le fait de devoir offrir, du matériel tant qu’à faire. Que ce soit dans les rues, dans les vitrines, il s’agit de ce que les grands magasins et les collectivités locales décident de mettre en avant en cette période. On ne serait que trop se dire que sous prétexte de la laïcité exigée dans les espaces publics, la récupération de la fête à des fins commerciales devient une suite logique, si ce n’est un prétexte facile.
N’oublions pas le maire de Beaucaire, qui, à Noël dernier, a dû se voir demander de retirer au plus vite la crèche de Noël qu’il avait fait installer dans la mairie, en vue de célébrer la nativité. Sous prétexte de respect de la laïcité. Mais la laïcité n’existe plus, ou en tous cas pas comme on la définit. Sans rentrer dans un nouveau sujet, si l’État ne doit pas avoir de religion, il ne peut nier son histoire religieuse. Et célébrer Noël à la façon dont le faisaient les croyants de la première religion de France, pendant des siècles, ne me semble pas déplacé. Toutefois, j’entend que cela ne puisse se faire dans l’enceinte des bâtiments de l’État. Mais dans l’espace public, cela devrait être une autre chose. Pourtant, au cours de ma réflexion, j’ai pu remarquer que ce dernier avait aussi été impacté par le désir de laïcisation de l’espace public. Ou peut être est-ce une tentative d’édulcoration de la représentation de la chrétienté en France, que ce soit dans l’espace public et privé. Si oui, par qui ? Je pense que la réponse à cette question mériterait un sujet à part entière.
Pour en revenir aux enseignes de grands magasins, je souhaiterais aborder brièvement les objets proposés en cette période. Si les décorations émerveillent petits et grands, il doit en être de même pour les items proposés. Il n’est pas question que seuls les enfants aient le droit à leur petit(s) cadeau(x). Les adultes aussi on le droit à leur lot de produits, que ce soient les coffrets de parfum, de maquillage, les coffrets “apprenez à faire des mojitos” ou “rasez votre barbe comme le faisaient les viking”… Les adultes bénéficient même d’une occasion supplémentaire de céder à la tentation de consommer : les marketteurs ont un jour eu l’idée de sexualiser aussi bien le Père Noël, que la Mère Noël. Depuis, à la période des fêtes, dans les grands magasins ou sur internet : Noël est souvent l’occasion de proposer toute une gamme de tenues et lingeries affriolantes censées récupérer le code couleur et les atours du Père Noël (le rouge, le vert, les pompons blancs…).
On est bien loin de Bethléem. Bien loin de Jésus, de Marie, de Joseph, des Rois Mages.
Certes, cette tradition d’échange des cadeaux est issue de celle des Rois Mages, ayant porté des présents à Jésus lors de sa naissance. Et il est anthropologiquement intéressant de constater l’appropriation culturelle d’une fête religieuse en une occasion d’offrir des présents aux enfants (ayant été sages, de préférence…).
Cependant, nous ne pouvons nier la situation actuelle :
Est-il acceptable qu’en 2024, un enfant donné dans une contrée occidentale, face un caprice à ses parents afin d’obtenir une paire de chaussures ou un téléphone, probablement fabriqué par un autre enfant donné, dans un pays bien précis, que l’on connaît aujourd’hui tous du fait de l’explosion des reportages sur le sujet ?
Et il ne s’agit pas que du travail des enfants, mais aussi de nos artisans, de nos savoir-faire locaux. Il suffit de constater rien qu’à Lyon, le nombre d’enseignes bicentenaires (ci ce n’est plus) forcées de fermer boutique du fait de la concurrence impossible à tenir face aux géants que sont Amazon, Shein, Temu, et j’en passe…
Noël ne devrait devenir en aucun cas une fête du consumérisme ou une quelconque célébration du travail et de l’exploitation des enfants.
Bien sûr, une consommation plus éthique est possible, et je ne suis pas de ceux qui crachent sur le fait d’avoir de charmantes attentions envers nos proches. Si cela ne peut être toute l’année, essayons de le faire au moins sur une période. Que ce soit pour Noël, Hannoukah, l’Aïd, ou toute autre fête religieuse, je trouve intéressante la façon dont ont les humains de vouloir perdurer cette tradition de l’échange, du don et du contre-don.
C’est pour ces raisons que j’avais nommé cette série d’illustrations “Mais pourquoi ?!”. L’idée, c’était d’aborder ces thématiques avec humour et bienveillance, à la façon dont j’imagine que Jésus le ferait s’il était témoin de ça, en disant tristement quelque chose comme “Mais pourquoi ?!”
2.La naissance de Jésus
Sur cette illustration, j’avais fait le parti pris de rigoler gentiment du fait que Dieu le Père ait rapidement oublié Jésus une fois qu’il s’est incarné sur Terre (Ah, sacrée Trinité…). Ici, il se contente de jeter un présent via les cieux accompagné d’un simple “Tiens, fiston, A+”, comme le ferait n’importe quel père pas suffisamment présent.
Concernant le Père Noël sur cette illustration, il n’est pas bien mieux représenté. Bien éméché, une bouteille à la main, une chaussure en moins, il balance en sous-texte un “Charmante la daronne” en référence à Marie. Cette dernière semble réceptive car elle exprime un “Oh !” à haute voix tout en rougissant. Oui, je sous-entend clairement que Marie est volage (cela expliquerait bien des choses…) et qu’elle a aussi du mal dans le choix de ses partenaires (après je ne juge pas, on peut tous être attirés par un bœuf plein d’alcool. Cf : Marge Simpson).
Ce dernier point est confirmé par la réaction de Joseph, qui, tout en regardant Marie avec de gros yeux plein de désespoir, se contente de penser au lieu de l’exprimer : “C’est qui lui ? Encore un nouveau “père” ?! Ca commence à bien faire…”. Le fait que je prenne le parti de mettre le mot père entre guillemets, sous-entend bien que Joseph lui-même est sceptique du fait que Marie soit vierge et que Jésus est le fils de Dieu le Père.
Finalement, sur cette image, rien ne va. Seuls les Rois Mages et Judas semblent avoir un œil lucide et assumé sur la situation. Les 3 Rois semblent sceptiques, voire carrément énervés à l’arrivée du Père Noël (leur relève, en quelque sorte). Quant à Judas, il se tient aux côtés de Jésus, non moins sceptiques que les 3 autres, le “?” venant renforcer son air hagard.
Enfin, dans les détails, on remarque une photo encadrée, de Jésus bébé (mettons que si Jésus pouvait transformer l’eau en vin, il pouvait aussi sûrement transformer les peintures en photos…) , sur le rebord d’une cheminée, au côté d’une Menorah, comme aurait pu le faire n’importe quelle famille Juive de l’époque.
Quant à la chèvre, elle est là parce que… Eh bien, ma foi, il fallait bien rappeler que Jésus est né dans une étable, pourquoi n’aurait-il pas eu une chèvre domestique ?!
En définitive, on peut s’interroger sur ce que signifie aujourd’hui la célébration de Noël, en tant que fête religieuse. Cela s’observe très bien à travers l’analyse de la fréquentation de la messe de Noël. Si on remarque un net déclin du nombre de fidèles d’années en années, un article de Valentine Fourreau pour Statista révèle en 2023 que sur un panel de 1000 personnes, de 18 à 64 ans, seulement 31% de brésiliens comptait se rendre à la messe de Noël. En France, la même année, seulement 9% des personnes interrogées prévoyaient de s’y rendre.
Pourtant, la même année, un article de Tom Kerkour pour BFM TV, révèle que selon un sondage de l’Ifop, 41% des français interrogés installent une crèche à leur domicile. Il est donc possible que beaucoup d’individus ne se rendent pas à la messe, pour un nombre multiple de raisons (paresse, autres projets, valeurs…), mais n’en oublient pas pour autant l’origine de cette célébration, en prévoyant une crèche pour l’occasion.
Il apparaît ici, que si la dimension religieuse de cette célébration reste présente chez certains français, tous ne s’exécutent pas de la même manière dans la pratique. Pour une partie, seule la tradition culturelle et religieuse semble nécessaire (la crèche); pour d’autres, la pratique de la religion est essentielle (messe de minuit), et s’associe même souvent à l’observation de certaines coutumes et traditions (la crèche, le repas, les cadeaux…).
Enfin, pour d’autres, non chrétiens, ni dans la pratique, ni dans la tradition; qu’ils soient athées, déistes, ou tout simplement appartenant à un autre culte, la fête de Noël peut à la fois être un rappel de la naissance de Jésus (comme prophète ou comme simple humain, selon les religions), ou une occasion, un prétexte pour faire un repas de famille et s’offrir des cadeaux.
On peut alors observer des personnes qui se rappelleront de ce jour comme lié à la naissance de Jésus, sans pour autant le célébrer avec un repas, des cadeaux, et tout le reste des traditions liées à cette fête. Et d’autres, qui tout en ayant connaissance de ce jour comme lié à la naissance de Jésus, décideront d’en faire abstraction et de mettre l’accent sur le repas de famille et l’échange de cadeaux.
C’est ainsi que depuis plusieurs décennies, on voit des personnes de communautés religieuses diverses de célébrer Noël, ne serais-ce que dans la tradition des décorations, du sapin, des cadeaux, sans pour autant faire la moindre mention à la naissance de Jésus. Effectivement, qu’on soit juif ou musulman, je peux comprendre qu’on soit émerveillé par tous les items liés à cette fête. Et cet hiver, sur Instagram, j’ai pu constater sur de nombreux compte, la volonté de partager son expérience en tant que juif ou musulman qui célèbre un Noël laïc.
Et c’est ce point qui m’emmène à la dernière étape de ma réflexion.
3.La figure de Jésus
Un Noël laïc.
Si déjà depuis un certain temps Jésus avait disparu de l’espace public et des décorations de Noël hors crèche, on continuait de retrouver à travers la figure du Père Noël une référence à Saint-Nicholas. Cela permettait toujours de se rappeler Noël comme une célébration religieuse.
Or, cette année, j’ai pu remarquer dans un certain nombre de lieux (Galeries Lafayette et Printemps Haussman, Nouvel Hôtel Dieu de Lyon, Marché de Noël de Boulogne Billancourt et de la Place Carnot à Lyon), un phénomène intéressant :
Cette année, le Père Noël a presque disparu. Il a été remplacé par des casse-noisettes de toute forme. Bleus, rouges, verts, blancs, argentés, dorés, roses… Des grands, des petits; des fixes, des mobiles; des articulés, des statiques… en référence au conte Casse-Noisette et le Roi des souris de Ernst Theodor Amadeus Hoffmann (1853). Bien sûr, ce n’est pas récent, que les décorations de Noël ne présentent plus des anges, des étoiles, et tous les éléments de la crèche. Toutefois, j’ai eu l’impression cette année, que la volonté était vraiment de mettre un terme à une esthétique déjà présente depuis trop longtemps, et à travers cela, mettre un bon coup de pied de laïcité au popotin du Père Noël.
Quant à Jésus, on le retrouve bien sûr toujours dans les églises, les maisons, le coeur des fidèles chrétiens… Mais aussi sur les torses, les bras, en tatouage. Ou encore dans des oeuvres de fiction humoristiques (Les vacances de Jésus et Bouddha-Hikaru Nakamura), ou les memes.
Il y a une logique avec certaines personnes / personnages, qui lorsqu’ils semblent overcheaté, sont des sujets idéaux de memes. Extrapoler le “pouvoir” de Chuck Noris ou de Jésus semble être la même chose lorsqu’on parle de meme. L’idée, c’est de reconnaître la bienveillance de Jésus, et sa capacité à nous juger et nous remettre sur le droit chemin. Ainsi, il y a eu une trend visant à faire un collage sur une vidéo d’humour noir. Le créateur se filmait en train de regarder ladite vidéo, et faisait en sorte de se retenir de rire, “de peur d’aller en enfer” dans le cas contraire. Et pour illustrer ceci, une image de Jésus flottait dans le fond du décor, au dessus de l’épaule du gars qui se retenait de rire, comme un filtre créé sur mesure pour cette trend.
Je pense qu’il y a aussi une volonté de désacraliser Jésus, et le religieux en général, comme une sorte de protestation laïque. Certains y voient toutefois une possibilité de rendre Jésus plus “abordable”, plus humain, et à travers cela permettre aux individus de se rapprocher de lui spirituellement. Sans entrer dans le détail, il s’agit là d’un des biais de communication employé par l’Église Évangéliste, en France notamment. Peu y voient du blasphème, de ce que j’ai pu constater aussi bien dans les discours IRL que dans les réactions sur les réseaux sociaux à plusieurs de ces contenus.
En définitive, je constate qu’il y a aujourd’hui plusieurs acteurs impliqués dans les modes de conception -aussi bien matériels qu’idéels- de la célébration de Noël. Que ce soient les institutions religieuses; l’industrie agroalimentaire, l’industrie du luxe, du jouet, de la décoration, de l’événementiel; les politiques des collectivités locales et territoriales; les individus ou groupe d’individus et leurs idéologies particulières… Tous sont concernés par cette célébration. Que ce soit pour un tirer profit, d’un point de vue monétaire ou idéologique, ou pour tout simplement tenter de faire perdurer les traditions familiales et religieuses, chacun participe à cette économie.
Je suis curieuse de voir comment cette célébration continuera d’évoluer dans les prochaines années, au cours des prochaines décennies.
J’aurais bien conclu cet article en vous souhaitant un joyeux Noël, mais nous sommes le 1er avril, et il paraît qu’aujourd’hui nous devons dire '“Bonnes fêtes de fin d’année”.